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La promotion 2011 des élèves conservateurs du patrimoine a choisi de porter le nom de Germaine Tillion

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19 avril 2011

Le présent texte est leur travail collectif.

 

Germaine Tillion, l'œuvre vive

« Les douleurs et les haines cesseront, ceux qui ne les oublient pas mourront aussi, et tout passe. Sauf quelques œuvres – terre commune et partagée, patrimoine sans frontières. », Germaine Tillion, en hommage à Albert Camus, 1960

 

Germaine Tillion à la recherche de peintures rupestres dans une grotte (photographiée par Thérèse Rivière),  1935 © Germaine Tillion
 

Au début des années 2000, de son vivant, plusieurs ouvrages sont consacrés à Germaine Tillion. Ils prônent la reconnaissance d'une œuvre majeure de l'ethnologie française que l'intensité des engagements - contre toute forme de totalitarisme, contre la misère et la violence -, a eu tendance à placer au second plan. Ces écrits signés d'ethnologues et d'historiens, ont aussi vocation à révéler le lien singulier dans son œuvre entre science et action, et la nature profonde de l'engagement de cette femme « iconoclaste et inclassable » (Nancy Wood, 2003).

Dans sa jeunesse, Germaine Tillion a d'abord étudié l'archéologie. Elle se lance ensuite dans une carrière universitaire en ethnographie avec pour maître Marcel Mauss. En 1934, elle obtient une bourse pour faire une longue enquête de six ans dans les Aurès, dans le sud Algérien. Accueillie par les Chaouia, population semi-nomade, elle étudie notamment les structures familiales, les relations homme-femme, et la culture matérielle. En 1940, elle est de retour à Paris. L'année suivante, elle intègre le réseau de résistance du Musée de l'Homme.

Dénoncée en 1942, elle est incarcérée à la prison de Fresnes, puis déportée au camp de concentration de Ravensbrück dont elle ne sortira qu'à la Libération.

Forte des méthodes d'observation et d'analyse acquises sur son terrain algérien, à Ravensbrück, Germaine Tillion réalise une expérience unique dans la vie des camps. Elle fait du fonctionnement concentrationnaire nazi un objet d'étude. Elle prend des notes, et consigne scrupuleusement le quotidien. Dès lors, et à défaut de pouvoir réellement s'échapper, une part d'elle-même prend une hauteur salvatrice. Ainsi, elle garde vives ses capacités intellectuelles et morales, et fait partager ses recherches à ses compagnes de déportation. Cette minutieuse enquête de terrain, l'analyse scientifique et la connaissance qui en découlent, ont formé une forme puissante de résistance. Face à l'épouvante nazie, il a avant tout fallu sauvegarder la volonté de vivre.

Cette expérience fondatrice guidera alors la suite de son œuvre. Germaine Tillion retourne en Algérie en 1954. Elle y est envoyée par François Mitterrand, alors ministre de l'Intérieur, qui la charge de vérifier que les paysans n'adoptent pas le parti des insurgés.

 

La mariée, Aurès 1935 © Germaine Tillion
 

Elle intègre le cabinet de Jacques Soustelle, alors gouverneur général de l'Algérie, où elle conçoit un important programme de réformes sociales afin de remédier à ce qu'elle nomme la « clochardisation » des populations rurales. C'est sur la base d'une étude très fine de l'économie, de la démographie, de l'organisation familiale, des structures de production et de la place de la femme, qu'elle identifie les raisons profondes de la misère, et élabore un plan d'action pour la réduire. Les Centres sociaux qu'elle met alors en place couvrent la totalité du territoire. Ils ont pour vocation l'éradication de la misère par le biais de l'éducation des jeunes et des adultes, des hommes et des femmes. La classe politique ne reste pas indifférente à ses actions de terrain, renforcées par des publications scientifiques. Il faut dire aussi que ses implications sociales ont pu être perçues comme favorisant l'insurrection des nationalistes algériens.

Durant la guerre d'Algérie, comme son ami Albert Camus, elle refuse de prendre parti pour un camp ou pour l'autre. Son objectif est de sauver des vies, de ne jamais sacrifier une vie pour une autre. Elle lutte contre toutes les formes de violence, contre les attentats et contre la torture, dont elle comprend qu'elle est admise par le pouvoir. Longtemps plus tard, lorsqu'en 2004, le monde découvre les images obscènes de la prison d'Abou Ghraib en Irak, elle veut comprendre et faire comprendre. Elle engage une fois de plus sa parole dans le débat public.

Selon la belle formule de Tzvetan Todorov, c'est à travers la recherche du vrai que Germaine Tillion a rêvé, et parfois même favorisé, l'avènement du juste. Placer notre promotion sous le nom de Germaine Tillion, c'est dire notre admiration pour son œuvre scientifique, pour son humanité peu commune, et pour la manière unique dont elle a naturellement accordé savoir et action. Ce choix a été fait pour dire notre volonté d’assumer la vocation d'engagement humaniste présente au sein de chacun de nos champs disciplinaires et scientifiques.

 

Bibliographie sélective

BROMBERGER Christian et TODOROV Tzvetan , Germaine Tillion, une ethnologue dans le siècle, Arles, Actes sud, 2002

REYNAUD Michel, L’enfant de la rue et la dame du siècle, entretiens inédits avec Germaine Tillion, Paris, éditions Tirésias, 2010

LACOUTURE Jean, Le témoignage est un combat : une biographie de Germaine Tillion, Paris, Le Seuil, 2000

TILLION Germaine, L’Algérie en 1957, Paris, éditions de Minuit, 1957

TILLION Germaine, Les ennemis complémentaires, Paris éditions de Minuit, 1960

TILLION Germaine, Le Harem et les cousins, Paris, Le Seuil, 1966

TILLION Germaine, Ravensbrück, Paris, Le Seuil, 1973

TILLION Germaine, Il était une fois l’ethnographie, Paris, Le Seuil, 2000

TILLION Germaine, À la recherche du vrai et du juste, à propos rompus avec le siècle, Paris, Le Seuil, 2001 (en collaboration avec TODOROV Tzvetan)

TILLION Germaine, Une opérette à Ravensbrück, Paris, La Martinière, 2005

TILLION Germaine, Combats de guerre et de paix, Paris, Le Seuil, 2007

TODOROV Tzvetan (dir.), Le siécle de Germaine Tillion, Paris, Le Seuil, 2007

WOODS Nancy, Germaine Tillion, une femme-mémoire, d’une Algérie à l’autre, Paris, éditions Autrement, 2003

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