La promotion 2026-2027 des conservateurs et conservatrices du patrimoine de l’Institut national du patrimoine et de l’Institut national des études territoriales a choisi de rendre hommage à Augusta Hure en se plaçant sous son patronage. Le choix d’un nom de promotion est toujours un acte symbolique fort : il exprime une filiation intellectuelle et morale, une manière de se situer dans une histoire professionnelle et dans un héritage de valeurs. Il a fait, au sein de notre promotion de 59 élèves aux parcours, spécialités et origines divers, l’objet de débats nourris et passionnés.
Il s’agissait de trouver une figure capable de nous réunir par son engagement au service du patrimoine, sa curiosité intellectuelle et son sens du service public. Au terme de ces échanges, la figure d’Augusta Hure s’est progressivement dégagée par la singularité de son parcours, la constance de son engagement et la résonance de ses valeurs avec celles portées par notre promotion. Pionnière longtemps oubliée, femme de sciences, autodidacte et conservatrice avant la lettre, elle incarne une conception exigeante, transversale et profondément engagée du patrimoine, en écho direct aux missions contemporaines des conservateurs et conservatrices.
Surtout, il semble au collège des nouveaux élèves que la figure d’Augusta Hure est en mesure de s’imposer comme un exemple professionnel fédérateur. Les élèves de la nouvelle promotion veulent trouver en Augusta Hure un dénominateur commun fédérant la diversité de leurs spécialités (Archives, Archéologie, Musées, Monuments historiques, Inventaire et Patrimoine scientifique, technique et naturel).
Géologue autodidacte, c'est d’abord la passion pour les sciences naturelles qui a motivé sa carrière. Elle en vient rapidement à l’archéologie, celle d’un territoire familier, qu’elle met à l’honneur dans un musée municipal. L’héritage d’Augusta Hure se déploie aujourd’hui dans les salles des musées de Sens, installés depuis 1985 dans l’ancien palais archiépiscopal. C’est dans ce monument historique classé, lui-même adossé à la célèbre cathédrale de Sens, que s’est tenue en 2015 l’exposition qui s’était attelée à faire sortir cette figure de l’ombre, à partir, notamment, des nombreuses archives qu’elle avait laissées derrière elle.
Si la vie d’Augusta Hure ne se distingue pas à première vue comme celle d’une héroïne aux engagements radicaux, elle a pourtant œuvré à une époque où les pratiques professionnelles de conservation restaient à inventer. Le souvenir qu’elle laisse, celui d’une scientifique rigoureuse, persévérante et engagée au service du bien commun, pourra concrètement inspirer des vocations de serviteurs de l’intérêt général, attachés au patrimoine des territoires et de l’État.
Une pionnière au destin singulier, longtemps oubliée
Georgie Augusta Hure naît le 8 septembre 1870 à Sens, dans une famille de vignerons et de marchands de vin. La crise du phylloxéra, puis la mort prématurée de son père alors qu’elle n’a que treize ans, contraignent la jeune Augusta à interrompre sa scolarité. Élevée par sa mère, elle exerce avec elle le métier de modiste dans la Grande Rue de Sens jusqu’en 1898.
Une insatiable curiosité
La prospérité du commerce familial lui permet de voyager entre 1895 et 1907. Ces voyages nourrissent une curiosité insatiable : Augusta Hure tient de nombreux carnets où elle consigne observations architecturales, géologiques et historiques, accompagnées de dessins et d’impressions personnelles. Elle publie articles et chroniques, parfois sous le nom de plume Savinienne Delavanne, en hommage à son père Savinien et à la rivière Vanne, affirmant ainsi un ancrage territorial fort, indissociable de son approche scientifique.
Une érudition d’autodidacte fondée sur le croisement des savoirs
Dès les premières années du XXᵉ siècle, Augusta Hure se distingue par une pratique savante fondée sur la pluridisciplinarité embrassant géologie, archéologie, sciences naturelles, histoire des sites et des paysages. En 1906, elle publie dans La Feuille des jeunes naturalistes et devient membre de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne. Ses travaux sont reconnus par des spécialistes de renom, dont le président de la Société archéologique de France, Pierre Alphonse Perron. Elle fréquente des réseaux savants où elle s’impose par la qualité de ses recherches, notamment sur les vallées sénonaises.
Son grand voyage en Italie, de décembre 1909 à mars 1910 (Gênes, Florence, Venise), marque une étape décisive. Elle en tire son premier ouvrage, L’Italie et ses beautés : esquisses d’études et d’impressions, publié à l’issue de la Première Guerre mondiale et salué notamment par Maurice Prou, médiéviste, historien du droit et des institutions, alors directeur de l’École nationale des chartes. Ses publications et sa découverte du phosphate de chaux dans la craie des environs de Sens, récompensée par une médaille d’argent, lui valent d’être admise en 1913 à la Société géologique de France et à la Société préhistorique française, consacrant ainsi sa reconnaissance scientifique.
Un engagement civique
L’engagement d’Augusta Hure ne se limite pas au champ du savoir. Dès 1914, elle s’investit comme infirmière pendant la Première Guerre mondiale. Elle écrit sur la condition des soldats et sur l’entrée de l’Italie dans le conflit, avant de devenir sous-directrice de l’un des hôpitaux militaires de Sens jusqu’à l’Armistice. Ce dévouement lui vaut la palme d’or des infirmières, une distinction du ministère de la Guerre, conjointement décernée par la Croix-Rouge et l’Union des femmes de France.
La première femme conservatrice et directrice de musée en France
Le 7 juillet 1920, Augusta Hure est nommée conservatrice du musée municipal de Sens et du musée Jean Cousin par le maire Lucien Cornet. Elle devient ainsi la première femme conservatrice et directrice de musée en France. Sa nomination, exceptionnelle pour l’époque, nécessite une autorisation préfectorale et une dispense d’examen, en raison de son absence de diplôme universitaire, compensée par la reconnaissance de ses compétences scientifiques.
Elle exerce cette fonction à titre bénévole jusqu’à sa mort en 1953. Elle professionnalise le musée bien avant la normalisation des pratiques par la mise en place d’un inventaire rigoureux, enrichissement raisonné des collections (minéralogie, silex, préhistoire, gallo-romain), réaménagement des espaces, accueil des publics et visites guidées. Elle publie régulièrement des comptes-rendus d’activité et défend activement le musée auprès des autorités locales.
Parallèlement, elle poursuit une œuvre scientifique importante, notamment en publiant un triptyque consacré au Sénonais de la Préhistoire à l’époque gallo-romaine. Le second volume, Le Sénonais aux Âges du bronze et du fer, est récompensé par l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Correspondante du ministère de l’Instruction publique, elle est faite membre d’honneur de la Société archéologique de Sens en 1949 et reçoit la Légion d’honneur peu avant sa mort.
Augusta Hure a consacré sa vie à la connaissance, à la transmission et au service du bien commun. Elle incarne une curiosité intellectuelle sans frontières disciplinaires, une exigence scientifique alliée à une attention constante aux publics, et une conception du patrimoine tenant de la responsabilité collective.
Par son parcours, elle réunit symboliquement toutes les spécialités du corps des conservateurs : Archives, Archéologie, Musées, Monuments historiques, Inventaire et Patrimoine scientifique, technique et naturel. Pour toutes ces raisons, la promotion 2026-2027 de l’Institut national du patrimoine est fière de porter le nom d’Augusta Hure et entend, à travers lui, contribuer à faire redécouvrir cette figure exemplaire du patrimoine.